
L’or vert a un secret noir : 5 vérités surprenantes sur les "margines" de l’olive
Ataa BARKAOUI
February 24, 2026 • 1 min read
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L’or vert a un secret noir : 5 vérités surprenantes sur les "margines" de l’olive
L’huile d’olive est le joyau de la Méditerranée, un symbole de pureté et de santé que nous versons avec insouciance sur nos tables. Pourtant, derrière l'image bucolique des oliveraies baignées de soleil se cache une ombre industrielle colossale. Pour chaque litre de cet "or vert", il existe un jumeau sombre, caustique et encombrant : la margine.
En tant qu'observateur des travaux de l'Institut de l'Olivier à Sfax, j'ai vu de près ce paradoxe. Ce liquide, qui pourrait asphyxier nos rivières, porte en lui les clefs d'une révolution agricole. Voici les cinq vérités sur ce secret que votre bouteille d'huile ne vous révélera jamais.
1. Le ratio de l'ombre : Un marathon logistique de 800 000 tonnes
La production d'huile d'olive est, d'un point de vue thermodynamique, une machine à produire du déchet. En Tunisie, le constat est vertigineux : une récolte annuelle moyenne de 1 000 000 de tonnes d’olives ne donne "que" 205 000 tonnes d’huile. Le reste ? Une marée noire de 800 000 tonnes de margines.
Le défi n'est pas seulement statistique, il est physique. Selon que l'on utilise des presses traditionnelles (avec leurs scourtins de fibres aujourd'hui brunis par l'oxydation) ou des systèmes centrifuges modernes et rutilants, le volume de rejet explose.
« Pour 100 kg d'olives triturées, on n’obtient que 15 à 30 kg d'huile, contre 60 à 120 litres de margines. » — Source : Données techniques de l'Institut de l'Olivier.
C'est un ratio de 1 pour 4. Pour chaque goutte d'huile qui finit dans votre salade, quatre gouttes de ce liquide sombre ont dû être gérées, transportées et stockées.
2. Un cocktail chimique plus agressif qu'un effluent industriel
La margine n'est pas simplement de "l'eau d'olive". C'est un effluent d'une complexité organique redoutable. Sa signature chimique combine une acidité marquée (pH entre 4,17 et 5,56) et une concentration en matières organiques qui ferait pâlir n'importe quel ingénieur en traitement des eaux.
- Une charge organique explosive : La Demande Chimique en Oxygène (DCO) atteint des sommets de 105 à 107 g/L.
- La conséquence : Rejetée telle quelle, la margine asphyxie instantanément la vie aquatique en consommant tout l'oxygène disponible.
- Le rempart polyphénolique : Avec jusqu'à 12,05 g/L de composés phénoliques, ce liquide est naturellement phytotoxique et résistant à la dégradation conventionnelle.
Ce "cocktail" explique pourquoi, sur les images satellites autour de Sfax, on observe ces bassins d'évaporation d'une couleur d'encre, témoins d'une matière qui refuse de disparaître facilement.
3. Le paradoxe de la fertilité : Le poison est aussi un remède
C'est ici que la science rejoint l'alchimie. Ce liquide capable de tuer un poisson en quelques minutes est une véritable "potion de croissance" pour les sols arides, à condition de respecter la dose critique de 50 m³/ha.
Le secret ? La même charge organique qui pollue l'eau devient, dans le sol, un carburant pour les micro-organismes et une mine de nutriments. L'épandage contrôlé permet de boucler le cycle de l'économie circulaire. Une dose de 50 m³ de margines sur un hectare équivaut à un apport massif :
- Azote : Plus de 3 sacs de nitrate d'ammonium (33,5%) et 1,5 sac d'urée (45%).
- Phosphore : L'équivalent de 7 sacs de superphosphate (46%).
- Potassium : Un apport spectaculaire de 175 kg de potasse, l'élément fétiche de l'olivier.
En transformant le déchet en fertilisant, nous passons d'une logique de pollution à une logique de régénération, économisant ainsi des tonnes d'engrais chimiques importés.
4. L'armée invisible : La bio-remédiation par les champignons
Pour réduire la toxicité de cet "or noir", les chercheurs de l'Institut de l'Olivier ne comptent pas seulement sur la chimie, mais sur la biologie. Une armée de micro-organismes spécialisés travaille dans l'ombre pour réaliser l'abattement des polyphénols.
Parmi ces alliés microscopiques, on trouve des champions de la dégradation :
- Geotrichum terrestre et Aspergillus niger : Capables de briser les molécules complexes.
- Penicillium sp. et Candida boidinii : Qui participent à la stabilisation de l'effluent.
L'enjeu scientifique est de maîtriser cette "digestion" biologique pour transformer un résidu phytotoxique en un amendement stable, prêt à nourrir la terre sans l'agresser.
5. Les cicatrices du paysage : Le prix de la mauvaise gestion
Quand la science et la réglementation échouent, le paysage porte les stigmates de notre gourmandise pour l'huile. Les images de terrain sont frappantes : là où les camions-citernes déchargent illégalement leurs cargaisons, on voit des oueds transformés en rubans d'obsidienne et des sols recouverts d'une croûte noire visqueuse et craquelée.
Pour éviter ces désastres, la Tunisie a dû sacrifier de l'espace : plus de 300 hectares de bassins d'évaporation ont été aménagés. Vus du ciel, ces damiers sombres contrastent violemment avec le vert argenté des oliviers environnants. C’est le prix spatial de la propreté environnementale : des zones de stockage massives où le soleil finit le travail, laissant après évaporation une boue noire et dense, ultime résidu de la saison des récoltes.
Conclusion : Vers une olive 100% circulaire
L'industrie oléicole méditerranéenne est face à son destin. La margine ne peut plus être le "secret noir" que l'on cache dans des fosses ou que l'on rejette discrètement dans les cours d'eau. La science a prouvé que ce liquide est une ressource, un concentré de vie pour nos sols appauvris, à condition d'investir dans les infrastructures de traitement et d'épandage.
Une question demeure pour nous, consommateurs : sommes-nous prêts à payer le juste prix de notre huile, celui qui inclut la gestion responsable de son jumeau sombre, pour que la diète méditerranéenne reste réellement durable ?
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jhb







